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Chaire Mutations et Innovations Territoriales | Università di Corsica
Séance Inaugurale  | La journée en détail

Table ronde "Regards croisés : territoires et services de proximité - enjeux et perspectives"

La table ronde réunissait chercheurs de Corse et d'ailleurs, élus locaux et membres de l'administration corse. Au gré des questions de Roger Antech, rédacteur en chef de Corse Matin, cette table ronde visait à caractériser les mutations que connait aujourd'hui la société, en Corse, mais aussi ailleurs, et à discuter l'intérêt de développer des regards croisés tant entre différents territoires qu'entre acteurs d'institutions et de pratiques différentes.

 

De Gauche à droite : 
Jean-Michel Sorba (sociologue à l'INRAE), Philippe Maroselli (1er adjoint au maire de Corte), Catherine Léger-Jarniou (Académie de l'entrepreneuriat et de l'innovation), Eric Ferrari (Collectivité de Corse, direction du numérique) et Thierry Antoine-Santoni (directeur de l'INSPE, responsable de Smart Paese)
en arrière-plan (visioconférence) : Carol Cotton (directeur du technocentre TIC, Gaspésie, Québec)

Ce que nous retiendrons de ces échanges :

Que ce soit la Corse, la Bretagne ou la Gaspésie, ces territoires ruraux existent et se développement à la marge des grands centres urbains. Pour autant, ils connaissent les effets de la mondialisation qui s'expriment par l'exode des populations actives et le vieillissement de la population. En Corse, le village qui constituait un repère pour la société traditionnelle s'étiole. Aujourd'hui, se pose la capacité du village à constituer un socle pertinent pour penser un développement insulaire résilient.

Comment des territoires à dominante rurale peuvent-ils retrouver une certaine attractivité ? Comment assurer l'existence, la persistance d'un réseau public et privé qui assure les services de proximité à la population ? Et quelle place de la technologie là-dedans ?

Thierry Antoine-Santoni partage ainsi son témoignage à Cozzano, dans la construction d'un Smart Paese qu'il conçoit comme un projet conçu en résistance : 

"L’histoire de Smart Paese, c’est surtout un territoire rural qui essaie de résister comme il peut à la désertification et à la fuite de la population vers les centres urbains. Ce qui est remarquable sur le territoire de Cozzano, c’est qu’on a maintenant une inversion de la démographie avec une augmentation même très légère de la population, parce qu’on s’est accroché, en termes de services, à ce qui est essentiel : l’alimentation, le médecin, l’école. Il faut des services très concrets pour pouvoir développer la suite. (...) Dessus est venu se superposer une couche un peu plus techno, mais aussi sociétale, sur la notion de smart village. (...) La question qu’on se posait, c’est comment aider à ce qu’un territoire rural se projette dans l’avenir ? On ne va pas mettre de la technique pour la technique. L’avenir, c’est d’avoir un impact positif sur l’environnement. C’est vrai qu’on est dans un territoire assez préservé. La couverture végétale est assez importante. On a encore de l’air pur. Le développement durable est venu comme une question très importante. Il y a eu des éléments très structurants comme produire de l’énergie, mais aussi en termes de mesure : qu’est-ce qui se passe sur notre environnement ? qu’est-ce qu’on est en capacité de mesure sur la qualité de l’air par exemple ?. Là aussi la technologie est venue sur comment on projette ce territoire dans l'avenir et dans le développement durable. "

Qu'il s'agisse du numérique ou de l'élevage, les interlocuteurs ont, chacun à leur tour, appuyé sur la juste combinaison à penser entre équipements, infrastructures d'une part et action collective, dynamique des populations d'autre part. L'innovation n'est pas technologique, elle est humaine. Elle pose une question en préalable : où va-t-on ? Quel modèle de développement souhaite-t-on ? Quelle façon de faire ?

Si l'innovation est humaine, alors elle n'est pas spontanée ou vertueuse par principe.

C'est une construction qui peut être semée d'incompréhensions, de tensions et de conflits. Jean-Michel Sorba insiste ainsi sur la nécessité de considérer que les acteurs en présence peuvent avoir des avis et des intérêts divergents. Il ne faut pas "se fourvoyer sur un allant collectif qui nous ferait oublier que les choses ne se font pas maintenant parce qu’il y a des gens qui n’ont pas forcément l’intérêt de les faire." Mentionnant les interactions entre monde académique et monde politique dans le cas du Smart Paese, Thierry Antoine Santoni explicite ainsi le rôle de la recherche :  "La seule chose, c’est que ce couple scientifique / politique ne joue pas sur les mêmes temporalités. Il y a des attentes du terrain qui ne sont pas les mêmes en termes de sciences où on produit des connaissances et en politique où c’est des compromis qu’il faut trouver. La seule chose que je me permets de faire en tant que scientifique c’est d’éclairer sur certaines orientations que j’ai pu voir ou sur certaines choses qu’ils ne voient pas réalisables. Le politique a des objectifs très clairs à réaliser, en termes de temps, en termes de finances, de moyens humains ce qui fait que derrière il y a un débat, une discussion qui est ouverte en permanence."

Si l'innovation est humaine, alors il est nécessaire de la cadrer d'une dimension éthique partagée. Eric Ferrari expose ainsi les conditions d'émergence d'un schéma stratégique pour le développement du numérique en Corse :

"Pour nous, Collectivité de Corse, il ne faut pas penser le numérique comme un objet technologique, une technologie auto-réalisatrice du bonheur de la corse, mais comme un moyen de s’émanciper. Et ça a été un peu la mission qui nous a été confié dans l’élaboration du schéma de la Corse, Smart Isula en l’occurrence : quel numérique voulons nous pour la Corse ? (...) Quand on a posé le sujet, de suite est apparu un préalable : on a posé le sujet au sein d’un collectif qui était très ouvert et il a fait émerger une première préoccupation. Si on veut un numérique en Corse, il faut fonder ce numérique sur des valeurs éthiques. Les valeurs éthiques ont été le préalable à toute discussion sur une direction projet pour le numérique. Ces valeurs éthiques se sont posées à travers 9 principes. Je vous en donnerai deux ou trois qui sont venus construire le socle de notre réflexion sur le numérique. Un numérique protecteur, protecteur des libertés individuelles, protecteur des données du territoire vis-à-vis des prédations notamment. Le deuxième c’est un numérique démocratique, qui évite d’accaparer à des fins mercantiles comme on le voit trop souvent sur les plateformes d’aujourd’hui que sont les GAFAM, donc essayer d’avoir un numérique démocratique, qui favorise la démocratie plutôt que des courants d’opinion radicalisés. Et puis on avait aussi un numérique souverain, qui permet de garantir les libertés, mais aussi de protéger ce qui est produit en Corse comme un bien commun et souverain. Ça a fondé le débat qui a guidé l’élaboration du schéma stratégique de Smart Isula qui sera présenté à l’assemblée de Corse d’ici le mois de décembre."

Si l'innovation est humaine, l'investissement ne tient pas tant dans le déploiement de projets couteux et massifs, mais dans l'accompagnement et l'ingénierie de projet. Ce changement de posture est un tournant de taille pour de petites communes comme Cozzano ou Corte qui, le rappelle Philippe Maroselli, est une commune contrainte dans sa trésorerie et ses capacités de financement. Thierry Antoine Santoni insiste lui aussi sur cet aspect, où il voit une vraie possibilité de faire bascule par l'université et la formation des étudiants à l'accompagnement des collectifs pour l'innovation.

Avec écoute et réflexivité, Catherine Léger-Jarniou insiste finalement sur la façon dont les projets actuels viennent bousculer le modèle du développement à la Française, fondé sur des projets d'envergure nationale, massifs, conçus par le pouvoir central dans une logique descendante. Elle insiste sur la volonté des populations à prendre en main leur avenir dans la proximité, à s'investir dans les projets locaux. Dans ce cadre, le projet se faire aussi dans l'action. Le droit à l'erreur est essentiel. Et le retour sur expérience, l'évaluation doit être centrale. Et de conclure : " L’expérimentation est quelque chose d’essentiel. Il faut se donner la capacité d’expérimenter, d’oser, ce qui n’est pas non plus… culturellement, le droit à l’erreur n’est pas ancré. Mais quand on se donne cet espace-là, on aboutit à de grandes choses. "

Pour aller plus loin : 

Page mise à jour le 01/02/2022 par MORGANE MILLET