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Chaire Mutations et Innovations Territoriales | Università di Corsica
Scontri di i territorii  | Les Tiers-Lieux, quels leviers de développement pour les territoires ?

Patrick Levy-Waitz - les Tiers-Lieux en France

Patrick Levy-Waitz remonte à la genèse du rapport France Tiers-Lieux : en 2018, il est missionné par l'Etat pour étudier l'impact de l'arrivée du numérique, de la transformation du travail sur les territoires. A l'époque, il s'agissait de rendre compte de l'émergence des espaces de coworking, estimés à 600 environ en France et a priori localisés essentiellement en ville. Après près de 10 mois sur le terrain, à la rencontre de 10 000 personnes, le constat est le suivant : il n'y a pas 600 espaces de coworking, mais 1 800 et ceux-ci ne se limitent pas à être des bureaux partagés. Ce sont des tiers-lieux. Leur développement rend compte d'un phénomène de fond qui touche notre société, notre façon de vivre ensemble - phénomène que Patrick Levy-Waitz s'est attaché à décrire lors de l'inauguration de la chaire la veille - : les gens veulent reprendre leur destin en main, en proximité. Alors, la recommandation clé est la suivante : il faut "aider, soutenir, non pas encadrer, des outils capables d'être structurants dans les territoires". Le programme fabrique de territoire conduit à la labellisation de 300 tiers-lieux. Dans le même temps, "il faut aider ces tiers-lieux à se structurer en réseau quasi-professionnel, à créer un écosystème qui se parle, qui mutualise les savoir-faire, qui est capable de prendre ce qu'il y a de meilleur, de récupérer les expériences, d'en faire miel." C'est là que nait l'association France Tiers-lieux et le rapport 2021 qui vise à recenser l'ensemble des tiers-lieux sur le territoire français et saisir leur impact sur les territoires. 

Patrick Levy-Waitz (France Tiers-Lieux)

Le rapport 2021 permet de mettre à jour un phénomène dont on ne soupçonnait pas la puissance. Entre 2018 et 2020, on est passé de 1800 à 2500 tiers-lieux. On devrait arriver à 4000 en 2022-2023. En parallèle, l'Etat prévoit le déploiement de 2000 maisons France Services sur le territoire. Il y aura 4 fois plus de Tiers-lieux : "Les citoyens ont décidé de prendre en main leur destin. Ça dit quelque chose de notre pays, de la transformation de notre pays. S'il y a autant d'acteurs qui naissent, c'est que ça répond à un besoin et à une volonté d'y répondre [par soi-même]".

Pourquoi maintenant ? Aujourd'hui, on découvre que les artisanats (bois, verre, art) sont une force. Pendant 20 ans, on a cru que la désindustrialisation serait réversible et qu'il suffisait de réinstaller de nouvelles grandes usines : "Tout le monde a pensé que le développement de demain serait le même qu'hier. Ça n'existe pas. Vous voyez bien ici, ce sont des petites entreprises, des TPE, des PME... C'est ce maillage d'acteurs locaux qui fait le développement économique. (...) La crise du Covid a démontré combien nous avions besoin de relocaliser, et cette relocalisation se fera par des unités de production plus petites, à taille humaine et en proximité des besoins de la population.

A chaque territoire, un tiers-lieu qui lui correspond donc; et une même volonté, celle de ne pas laisser mourir un territoire, une ville ou un village. Cela peut passer par la création d'un café solidaire, un fablab, quelques machines, trois chaises de coworking... tout à coup se crée un espace collectif, et une dynamique. En deux ans, 4 millions de personnes ont participé à un événement culturel dans les tiers lieux. 150 000 personnes travaillent quotidiennement dans un tiers-lieux. Cela répond à un besoin, celui de vivre en proximité de son lieu de travail, et de revenir à l'essence des choses, à un équilibre entre vie professionnelle et vie privée.

La transversalité des tiers-lieux est un facteur de réussite. "Un tiers-lieu, ça n'est pas une association, ça n'est pas une TPE, ça n'est pas une ONG, c'est un objet hybride. C'est un lieu de décloisonnement des approches et des réflexions. C'est d'abord et avant tout l'hybridation d'activités. Vous pouvez avoir un fablab, une machine à outil, à côté d'un espace de corworking à côté d'une activité d'insertion du lien social. Tout ça fait un écosystème, créée une dynamique, une envie collective de faire, de créer des activités." Cette transversalité est garantie par une gouvernance partagée. "Vous réussissez si ceux qui font peuvent participer à la décision" La gouvernance partagée n'est pas nécessairement formelle (beaucoup de tiers lieux sont gérés par des collectivités sur le papier), mais "si les acteurs du tiers-lieu ne partagent pas, ne coconstruisent pas ensemble, ne pilotent pas ensemble, alors il y a domination de l'un sur l'autre et perte d'envie pour ceux qui font au quotidien."

75% des tiers lieux proposent des espace de coworking, 30% des fablab, des ateliers de fabrication numérique, 20% sont des tiers lieux culturels, 19% sont des ateliers artisanaux partagés, 17% de laboratoires d'innovation sociale... il y a aussi les tiers-lieux nourriciers, les espaces agricoles, les jardins partagés... qui se développent de manière spectaculaire ces derniers mois. On découvre que mutualiser des machines dans l'artisanat ou dans l'agriculture permet de développer une activité plus facilement parce que ça coûte moins cher. Ça encourage à coopérer, coconstuire. La transversalité des lieux permet aussi de créer de nouvelles activités : dans un tiers-lieu, un artisan du bois puis rencontre un designer et ils peuvent développer une nouvelle activité ensemble, ça ouvre des perspectives formidables. 

Pourtant, les politiques publiques, l'Etat, les collectivités, fonctionnent de manière cloisonnée et ne permettent pas que ces lieux se développent avec facilité. L'association France Tiers-lieux a donc porté un programme auprès de l'Etat qui a débloqué 130 millions d'euros : le programme Manufacture de proximité. Il s'appuie sur l'idée que nous "devons redonner aux artisans, indépendants, aux TPE et PME qui en ont besoin les moyens de produire sans en avoir des coûts impossibles à supporter seuls. on a obtenu 30M d'euros pour lancer le programme (sur les 130M) qui ont vocation à faire émerger entre 60 et 100 manufactures de proximité. " La méthode est la suivante : "on ne norme pas, on ne décide pas à la place de. On vient soutenir, accompagner, apporter de la compétence quand c'est nécessaire, mais on laisse les acteurs faire eux-mêmes et conduire leur dynamique." 

Finalement, la corse peut être un laboratoire formidable pour le développement des tiers-lieux en osmose avec leurs territoires. "Vous avez déjà 19 tiers lieux sur votre territoire. Un réseau est en train de naitre. Des financements vont permettre d'aider le réseau à se faire; on y veille. Je n'ai qu'une seule chose à vous dire, engagez-vous, créez des tiers-lieu, aidez ce territoire parce qu'il le mérite et que vous pouvez le faire."

Pour aller plus loin : 

Page mise à jour le 21/03/2022 par MORGANE MILLET